Regard comparatif sociologique et historique sur la situation actuelle de la République d’Haïti avec la période de l’occupation américaine de 1915
La République
d’Haïti traverse aujourd’hui l’une des crises les plus profondes de son
histoire contemporaine, marquée par l’effondrement des institutions étatiques,
l’insécurité généralisée et une dépendance accrue à l’égard de la communauté
internationale. Cette histoire du pays est traversée par une tension récurrente
entre souveraineté formelle et dépendance réelle. Deux moments, séparés par
plus d’un siècle, cristallisent cette tension : l’occupation américaine de
1915-1934 et la crise politique, sécuritaire et institutionnelle actuelle. En
1915, l’assassinat du président Vilbrun Guillaume Sam sert de déclencheur à une
intervention militaire étrangère explicite. Aujourd’hui, l’assassinat du
président Jovenel Moïse (2021) ouvre une séquence de désintégration étatique où
l’ingérence internationale prend des formes plus indirectes mais tout aussi
structurantes.
Cependant, toute
comparaison rigoureuse exige une mise en perspective historique et sociologique
attentive aux contextes, aux formes de domination et aux structures sociales
sous-jacentes. Ce narratif se propose d’analyser les continuités et les
ruptures entre la situation actuelle d’Haïti et la période de l’occupation
américaine, en mobilisant des cadres théoriques issus de la sociologie de
l’État, de la dépendance et du postcolonialisme.
Ce narratif propose
une comparaison entre ces deux périodes à partir de quatre axes : (i) La crise politique et la vacance du
pouvoir ; (ii) La violence armée et les acteurs non étatiques ; (iii)
Le contrôle des finances publiques et des contrats stratégiques ; (iv) L’influence étrangère sur la
souveraineté haïtienne. L’analyse s’appuie sur les apports de la sociologie de
l’État, de la dépendance et de l’histoire politique haïtienne.
I. L’assassinat présidentiel comme moment de rupture politique
1.
1915 : l’assassinat de Vilbrun Guillaume Sam et
l’effondrement de l’ordre politique
L’assassinat du
président Vilbrun Guillaume Sam en juillet 1915 intervient dans un contexte
d’instabilité chronique, marqué par une succession rapide de gouvernements et
de révoltes armées. Selon Trouillot (1990), cet événement ne constitue pas une
anomalie mais l’aboutissement d’un État historiquement faible, incapable de
monopoliser la violence légitime.
Les États-Unis
utilisent cette crise comme justification pour une intervention militaire,
présentée comme nécessaire au rétablissement de l’ordre et à la protection de
leurs intérêts économiques, notamment financiers et douaniers.
2.
La situation actuelle : l’assassinat de Jovenel
Moïse et la vacance prolongée du pouvoir
L’assassinat du
président Jovenel Moïse en juillet 2021 ouvre une période de crise
institutionnelle profonde. Contrairement à 1915, il n’y a pas d’occupation
militaire formelle, mais une absence durable de légitimité électorale, de
parlement fonctionnel et de pouvoir judiciaire opérationnel. D’un point de vue
sociologique, cette situation correspond à ce que Migdal (1988) qualifie d’État
faible, dont les institutions existent juridiquement mais ne parviennent plus à
structurer l’ordre social.
3.
Déliquescence institutionnelle et crise de la
gouvernance
Contrairement à
la période de 1915, Haïti n’est pas aujourd’hui sous occupation militaire
étrangère formelle. Néanmoins, la situation actuelle se caractérise par ce que
Migdal (1988) appelle un weak state, incapable d’imposer des règles
communes sur son territoire. L’absence de parlement fonctionnel, la fragilité
du pouvoir exécutif et la quasi-inexistence de l’autorité judiciaire traduisent
un effondrement du contrat social au sens de Durkheim (1893/2014), où la
solidarité institutionnelle ne parvient plus à structurer la société.
II. Violence armée : des Cacos et Piquets aux gangs contemporains
1.
Les Cacos et les Piquets : une violence
politico-rurale
En 1915, la
violence est portée principalement par les Cacos et les Piquets, mouvements
armés enracinés dans les campagnes. Leur lutte, bien que fragmentée, s’inscrit
dans une résistance à la centralisation autoritaire de l’État et à l’ingérence
étrangère (Gaillard, 1989). La répression de ces mouvements par les forces
américaines et la Gendarmerie d’Haïti illustre une violence centralisée,
exercée par un pouvoir extérieur cherchant à imposer l’ordre.
2.
Les gangs contemporains : une violence urbaine et
fragmentée
Aujourd’hui, la
violence armée est dominée par des gangs urbains, souvent liés à des réseaux
économiques et politiques. Contrairement aux Cacos, ces groupes ne portent pas
de projet idéologique structuré, mais exercent un contrôle territorial fondé
sur la coercition et l’économie informelle. La prolifération des groupes armés
constitue une différence majeure avec la période de l’occupation américaine.
Alors que la violence était centralisée et exercée par une force étrangère en
1915, elle est aujourd’hui diffuse, fragmentée et exercée par des acteurs non
étatiques.
Cette situation
correspond à ce que Bayart (2009) décrit comme une criminalisation du politique,
où la violence devient un mode de gouvernance de substitution où les frontières
entre pouvoir politique, économie informelle et violence armée deviennent
floues.
III. Finances publiques, contrats stratégiques et dépendance économique
1.
1915 : le contrôle américain des douanes et des
finances
L’un des enjeux
centraux de l’occupation de 1915 est le contrôle des recettes douanières,
principale source de revenus de l’État haïtien. Les compagnies américaines et
l’administration américaine prennent en charge la collecte et la gestion des
finances publiques, réduisant l’État haïtien à un rôle administratif secondaire
(Schmidt, 1971). Cette situation illustre ce que la théorie de la dépendance
décrit comme une extraction externe des ressources étatiques (Cardoso &
Faletto, 1979).
2.
Aujourd’hui : contrats publics et influence
internationale
Dans le contexte
actuel, les débats autour des contrats publics, notamment ceux initiés par le
Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, s’inscrivent dans une problématique
similaire de contrôle indirect des ressources stratégiques de l’État. Il ne
s’agit pas d’un contrôle formel des douanes, mais d’une influence déterminante
des acteurs internationaux sur les choix économiques et politiques, notamment à
travers l’aide, la reconnaissance diplomatique et le soutien politique.
Influence
étrangère et souveraineté politique : continuités et mutations
1.
1915 : une souveraineté confisquée de l’extérieur
Durant
l’occupation américaine, l’influence étrangère est directe, assumée et
institutionnalisée. Les États-Unis contrôlent l’armée, les finances et une
grande partie de l’administration publique. La souveraineté haïtienne est
juridiquement maintenue mais politiquement vidée de sa substance (Trouillot,
1990).
2.
La situation actuelle : une souveraineté affaiblie
par l’ingérence et la dépendance
Aujourd’hui,
l’influence étrangère s’exerce de manière plus diffuse. La prise de position
internationale en faveur du maintien du Premier ministre, malgré la révocation
décidée par le Conseil présidentiel de transition, illustre une tension majeure
entre légitimité interne et reconnaissance externe. D’un point de vue
théorique, cette situation peut être analysée à travers le concept de souveraineté
limitée, où la reconnaissance internationale prime sur la légitimité nationale
(Jackson & Rosberg, 1982).
3.
Continuités structurelles
Une continuité
majeure réside dans la fragilité historique de l’État haïtien, analysée par
Trouillot (1990) comme le produit d’une insertion subalterne dans l’économie
mondiale depuis l’indépendance. Dans les deux périodes, la souveraineté
nationale est contrainte, soit par une domination externe explicite, soit par
des dépendances structurelles internes et internationales.
4.
Dépendance internationale et gouvernance humanitaire
Sur le plan
économique et social, Haïti demeure profondément dépendante de l’aide
internationale, des ONG et des transferts de la diaspora. Selon Ferguson
(1994), ce type d’intervention produit souvent une « dépolitisation du
développement », affaiblissant la responsabilité étatique et la légitimité
politique. Cette dépendance, bien que distincte de la domination directe de
1915, limite la capacité de l’État haïtien à définir des politiques publiques
autonomes.
5.
Ruptures fondamentales
La principale
rupture concerne la nature du pouvoir et de l’ordre social. L’occupation
américaine impose un ordre autoritaire et centralisé, tandis que la situation
actuelle se caractérise par l’absence d’ordre étatique effectif. Comme le
souligne Fatton (2011), Haïti est passé d’un État autoritaire dépendant à un
État failli (failed state), bien que ce concept reste débattu. Sur le
plan symbolique, l’occupation de 1915 a suscité une forte mobilisation
intellectuelle et nationaliste, notamment avec Jean Price-Mars et le mouvement
indigéniste. À l’inverse, la crise actuelle produit davantage d’exil, de
désengagement politique et de désillusion collective.
Conclusion
La comparaison
entre la situation actuelle de la République d’Haïti et la période de
l’occupation américaine de 1915 révèle une continuité fondamentale : la
fragilité structurelle de l’État haïtien face aux crises politiques et aux
ingérences étrangères. Toutefois, une rupture majeure distingue les deux
périodes. Là où l’occupation de 1915 imposait un ordre autoritaire externe, la
crise actuelle se caractérise par une désintégration interne de l’autorité
étatique, dans un contexte de dépendance internationale persistante.
D’un point de vue
sociologique et historique, le défi central demeure la reconstruction d’un État
légitime et fonctionnel, capable de dépasser à la fois la domination externe et
la fragmentation interne, condition essentielle à la refondation du lien social
haïtien. Ainsi, Haïti est passée d’une domination étrangère explicite à une
forme de tutelle informelle, plus diffuse mais tout aussi contraignante. Le
défi central demeure la reconstruction d’un État souverain, légitime et capable
d’exercer ses fonctions fondamentales sans dépendre d’acteurs extérieurs.
JLV@LT
Sociologue,
Juriste M.A en Sciences Développement
Références
bibliographiques
1.
Bayart, J.-F. (2009). L’État en Afrique : la
politique du ventre. Fayard.
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3. Charles, C. (1995). Haïti : la crise permanente. Karthala.
4. Durkheim, É. (2014). De la division du travail social (éd. originale
1893). PUF.
5.
Fatton, R. (2011). Haiti: Trapped in the Outer Periphery. Lynne
Rienner.
6.
Ferguson, J. (1994). The anti-politics machine: “Development”,
depoliticization, and bureaucratic power in Lesotho. University of
Minnesota Press.
7. Gaillard, R. (1989). Les Cent Jours de Rosalvo Bobo. Éditions Henri
Deschamps.
8.
Galtung, J. (1969). Violence, peace, and peace research. Journal of
Peace Research, 6(3), 167–191. https://doi.org/10.1177/002234336900600301
9.
Jackson, R. H., & Rosberg, C. G. (1982). Why Africa’s weak states
persist. World Politics, 35(1), 1–24. https://doi.org/10.2307/2010277
10.
Migdal, J. S. (1988). Strong societies and weak states. Princeton
University Press.
11.
Schmidt, H. (1971). The United States occupation of Haiti, 1915–1934.
Rutgers University Press.
12.
Trouillot, M.-R. (1990). Haiti: State against nation. Monthly
Review Press.
13.
Weber, M. (2003). Le savant et le politique (conférence de
1919). La Découverte.
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