lundi 26 janvier 2026

Regard comparatif sociologique et historique sur la situation actuelle de la République d’Haïti avec la période de l’occupation américaine de 1915

 Regard comparatif sociologique et historique sur la situation actuelle de la République d’Haïti avec la période de l’occupation américaine de 1915

La République d’Haïti traverse aujourd’hui l’une des crises les plus profondes de son histoire contemporaine, marquée par l’effondrement des institutions étatiques, l’insécurité généralisée et une dépendance accrue à l’égard de la communauté internationale. Cette histoire du pays est traversée par une tension récurrente entre souveraineté formelle et dépendance réelle. Deux moments, séparés par plus d’un siècle, cristallisent cette tension : l’occupation américaine de 1915-1934 et la crise politique, sécuritaire et institutionnelle actuelle. En 1915, l’assassinat du président Vilbrun Guillaume Sam sert de déclencheur à une intervention militaire étrangère explicite. Aujourd’hui, l’assassinat du président Jovenel Moïse (2021) ouvre une séquence de désintégration étatique où l’ingérence internationale prend des formes plus indirectes mais tout aussi structurantes.

Cependant, toute comparaison rigoureuse exige une mise en perspective historique et sociologique attentive aux contextes, aux formes de domination et aux structures sociales sous-jacentes. Ce narratif se propose d’analyser les continuités et les ruptures entre la situation actuelle d’Haïti et la période de l’occupation américaine, en mobilisant des cadres théoriques issus de la sociologie de l’État, de la dépendance et du postcolonialisme.

Ce narratif propose une comparaison entre ces deux périodes à partir de quatre axes :  (i) La crise politique et la vacance du pouvoir ; (ii) La violence armée et les acteurs non étatiques ; (iii) Le contrôle des finances publiques et des contrats stratégiques ;  (iv) L’influence étrangère sur la souveraineté haïtienne. L’analyse s’appuie sur les apports de la sociologie de l’État, de la dépendance et de l’histoire politique haïtienne.

I. L’assassinat présidentiel comme moment de rupture politique

1.     1915 : l’assassinat de Vilbrun Guillaume Sam et l’effondrement de l’ordre politique

L’assassinat du président Vilbrun Guillaume Sam en juillet 1915 intervient dans un contexte d’instabilité chronique, marqué par une succession rapide de gouvernements et de révoltes armées. Selon Trouillot (1990), cet événement ne constitue pas une anomalie mais l’aboutissement d’un État historiquement faible, incapable de monopoliser la violence légitime.

Les États-Unis utilisent cette crise comme justification pour une intervention militaire, présentée comme nécessaire au rétablissement de l’ordre et à la protection de leurs intérêts économiques, notamment financiers et douaniers.

2.     La situation actuelle : l’assassinat de Jovenel Moïse et la vacance prolongée du pouvoir

L’assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021 ouvre une période de crise institutionnelle profonde. Contrairement à 1915, il n’y a pas d’occupation militaire formelle, mais une absence durable de légitimité électorale, de parlement fonctionnel et de pouvoir judiciaire opérationnel. D’un point de vue sociologique, cette situation correspond à ce que Migdal (1988) qualifie d’État faible, dont les institutions existent juridiquement mais ne parviennent plus à structurer l’ordre social.

3.     Déliquescence institutionnelle et crise de la gouvernance

Contrairement à la période de 1915, Haïti n’est pas aujourd’hui sous occupation militaire étrangère formelle. Néanmoins, la situation actuelle se caractérise par ce que Migdal (1988) appelle un weak state, incapable d’imposer des règles communes sur son territoire. L’absence de parlement fonctionnel, la fragilité du pouvoir exécutif et la quasi-inexistence de l’autorité judiciaire traduisent un effondrement du contrat social au sens de Durkheim (1893/2014), où la solidarité institutionnelle ne parvient plus à structurer la société.

II. Violence armée : des Cacos et Piquets aux gangs contemporains

1.     Les Cacos et les Piquets : une violence politico-rurale

En 1915, la violence est portée principalement par les Cacos et les Piquets, mouvements armés enracinés dans les campagnes. Leur lutte, bien que fragmentée, s’inscrit dans une résistance à la centralisation autoritaire de l’État et à l’ingérence étrangère (Gaillard, 1989). La répression de ces mouvements par les forces américaines et la Gendarmerie d’Haïti illustre une violence centralisée, exercée par un pouvoir extérieur cherchant à imposer l’ordre.

2.     Les gangs contemporains : une violence urbaine et fragmentée

Aujourd’hui, la violence armée est dominée par des gangs urbains, souvent liés à des réseaux économiques et politiques. Contrairement aux Cacos, ces groupes ne portent pas de projet idéologique structuré, mais exercent un contrôle territorial fondé sur la coercition et l’économie informelle. La prolifération des groupes armés constitue une différence majeure avec la période de l’occupation américaine. Alors que la violence était centralisée et exercée par une force étrangère en 1915, elle est aujourd’hui diffuse, fragmentée et exercée par des acteurs non étatiques.

Cette situation correspond à ce que Bayart (2009) décrit comme une criminalisation du politique, où la violence devient un mode de gouvernance de substitution où les frontières entre pouvoir politique, économie informelle et violence armée deviennent floues.

III. Finances publiques, contrats stratégiques et dépendance économique

1.     1915 : le contrôle américain des douanes et des finances

L’un des enjeux centraux de l’occupation de 1915 est le contrôle des recettes douanières, principale source de revenus de l’État haïtien. Les compagnies américaines et l’administration américaine prennent en charge la collecte et la gestion des finances publiques, réduisant l’État haïtien à un rôle administratif secondaire (Schmidt, 1971). Cette situation illustre ce que la théorie de la dépendance décrit comme une extraction externe des ressources étatiques (Cardoso & Faletto, 1979).

2.     Aujourd’hui : contrats publics et influence internationale

Dans le contexte actuel, les débats autour des contrats publics, notamment ceux initiés par le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, s’inscrivent dans une problématique similaire de contrôle indirect des ressources stratégiques de l’État. Il ne s’agit pas d’un contrôle formel des douanes, mais d’une influence déterminante des acteurs internationaux sur les choix économiques et politiques, notamment à travers l’aide, la reconnaissance diplomatique et le soutien politique.

Influence étrangère et souveraineté politique : continuités et mutations

1.     1915 : une souveraineté confisquée de l’extérieur

Durant l’occupation américaine, l’influence étrangère est directe, assumée et institutionnalisée. Les États-Unis contrôlent l’armée, les finances et une grande partie de l’administration publique. La souveraineté haïtienne est juridiquement maintenue mais politiquement vidée de sa substance (Trouillot, 1990).

2.     La situation actuelle : une souveraineté affaiblie par l’ingérence et la dépendance

Aujourd’hui, l’influence étrangère s’exerce de manière plus diffuse. La prise de position internationale en faveur du maintien du Premier ministre, malgré la révocation décidée par le Conseil présidentiel de transition, illustre une tension majeure entre légitimité interne et reconnaissance externe. D’un point de vue théorique, cette situation peut être analysée à travers le concept de souveraineté limitée, où la reconnaissance internationale prime sur la légitimité nationale (Jackson & Rosberg, 1982).

3.     Continuités structurelles

Une continuité majeure réside dans la fragilité historique de l’État haïtien, analysée par Trouillot (1990) comme le produit d’une insertion subalterne dans l’économie mondiale depuis l’indépendance. Dans les deux périodes, la souveraineté nationale est contrainte, soit par une domination externe explicite, soit par des dépendances structurelles internes et internationales.

4.     Dépendance internationale et gouvernance humanitaire

Sur le plan économique et social, Haïti demeure profondément dépendante de l’aide internationale, des ONG et des transferts de la diaspora. Selon Ferguson (1994), ce type d’intervention produit souvent une « dépolitisation du développement », affaiblissant la responsabilité étatique et la légitimité politique. Cette dépendance, bien que distincte de la domination directe de 1915, limite la capacité de l’État haïtien à définir des politiques publiques autonomes.

5.     Ruptures fondamentales

La principale rupture concerne la nature du pouvoir et de l’ordre social. L’occupation américaine impose un ordre autoritaire et centralisé, tandis que la situation actuelle se caractérise par l’absence d’ordre étatique effectif. Comme le souligne Fatton (2011), Haïti est passé d’un État autoritaire dépendant à un État failli (failed state), bien que ce concept reste débattu. Sur le plan symbolique, l’occupation de 1915 a suscité une forte mobilisation intellectuelle et nationaliste, notamment avec Jean Price-Mars et le mouvement indigéniste. À l’inverse, la crise actuelle produit davantage d’exil, de désengagement politique et de désillusion collective.

Conclusion

La comparaison entre la situation actuelle de la République d’Haïti et la période de l’occupation américaine de 1915 révèle une continuité fondamentale : la fragilité structurelle de l’État haïtien face aux crises politiques et aux ingérences étrangères. Toutefois, une rupture majeure distingue les deux périodes. Là où l’occupation de 1915 imposait un ordre autoritaire externe, la crise actuelle se caractérise par une désintégration interne de l’autorité étatique, dans un contexte de dépendance internationale persistante.

D’un point de vue sociologique et historique, le défi central demeure la reconstruction d’un État légitime et fonctionnel, capable de dépasser à la fois la domination externe et la fragmentation interne, condition essentielle à la refondation du lien social haïtien. Ainsi, Haïti est passée d’une domination étrangère explicite à une forme de tutelle informelle, plus diffuse mais tout aussi contraignante. Le défi central demeure la reconstruction d’un État souverain, légitime et capable d’exercer ses fonctions fondamentales sans dépendre d’acteurs extérieurs.

                                                                                    JLV@LT

                                                Sociologue, Juriste M.A en Sciences Développement

Références bibliographiques

1.     Bayart, J.-F. (2009). L’État en Afrique : la politique du ventre. Fayard.

2.     Cardoso, F. H., & Faletto, E. (1979). Dependency and development in Latin America. University of California Press.

3.     Charles, C. (1995). Haïti : la crise permanente. Karthala.

4.     Durkheim, É. (2014). De la division du travail social (éd. originale 1893). PUF.

5.     Fatton, R. (2011). Haiti: Trapped in the Outer Periphery. Lynne Rienner.

6.     Ferguson, J. (1994). The anti-politics machine: “Development”, depoliticization, and bureaucratic power in Lesotho. University of Minnesota Press.

7.     Gaillard, R. (1989). Les Cent Jours de Rosalvo Bobo. Éditions Henri Deschamps.

8.     Galtung, J. (1969). Violence, peace, and peace research. Journal of Peace Research, 6(3), 167–191. https://doi.org/10.1177/002234336900600301

9.     Jackson, R. H., & Rosberg, C. G. (1982). Why Africa’s weak states persist. World Politics, 35(1), 1–24. https://doi.org/10.2307/2010277

10.  Migdal, J. S. (1988). Strong societies and weak states. Princeton University Press.

11.  Schmidt, H. (1971). The United States occupation of Haiti, 1915–1934. Rutgers University Press.

12.  Trouillot, M.-R. (1990). Haiti: State against nation. Monthly Review Press.

13.  Weber, M. (2003). Le savant et le politique (conférence de 1919). La Découverte.